vendredi 20 septembre 2013

Une pointe de Cantal dans la rentrée littéraire et dans la première sélection pour le Goncourt 2013

A la lecture de la récente publication, le 6 septembre dernier, de la première sélection du prix Goncourt  2013, un nom résonne comme un écho lointain dans ma mémoire : Pierre Jourde …. Pierre Jourde … Voilà qui me ramène à l’année 2007 et à la surmédiatisation, comme notre époque en connaît de plus en plus, particulièrement quand, rien, dans l’actualité, ne vient rompre la litanie monotone des journaux radiophoniques ou télévisés, d’un procès au Tribunal d’Instance d’Aurillac.

Le contexte :
En 1998, 10 ans après le décès de son père, la participation de Pierre Jourde, universitaire, essayiste, romancier, poète et pamphlétaire tel qu’il se définit lui-même sur son site internet (http://www.pierrejourde.fr) aux obsèques de la fille d’un couple d’amis fait naître en lui le besoin de décrire l’événement. Le texte sera refusé par différents éditeurs en 2001, Le désir de décrire devient alors un désir d’écrire autour de ces obsèques. Le livre paraîtra en 2003 sous le titre Pays perdu .

« Je parle de choses que j’ai vues, que j’ai vécues, ou que des amis du hameau m’ont racontées. » écrit Pierre Jourde à propos de « pays perdus » dans sa biographie sur son site internet. S’il reconnaît quelques prises de liberté avec la vérité « pour brouiller les pistes », il n’y a aucune ambiguïté sur les lieux. L’action se passe à Lussaud, lieu-dit de la commune de Laurie dans le nord-Cantal. Quand quelques mois plus tard, les remous suscités par le livre parviendront aux oreilles de Pierre Jourde, il adressera une lettre à chacun des intéressés pensant ainsi désamorcer « le malentendu » qui, selon lui, trouve sa source dans « deux ou trois histoires privées, rapidement évoquées dans le livre, notamment un adultère qui a dû avoir lieu il y a plus de quarante ans. Secret de polichinelle, que j’entendais évoquer par allusions accompagnées de force clins d’œil depuis mon adolescence ».

Les faits :
Le 31 juillet 2005, à son arrivée à Lussaud pour des vacances en famille dans la maison dont il est propriétaire, c’est un comité d’accueil tout en menaces, insultes et intimidation qui l’attend. Acculé contre le portail de son garage par plusieurs personnes et un véhicule, il décoche le premier un coup de poing, A la vue de l’un des leurs à terre et en sang, la colère des habitants décuple. Tandis que les pierres s’abattent sur sa voiture, brisant le pare-brise et une vitre arrière, Pierre Jourde comprend qu’il doit repartir sur le champ pour protéger sa famille, Les deux parties, Pierre Jourde et le « Comité d’accueil de Lussaud », porteront plainte, à Issoire (Puy de Dôme) et Paris (XXIè arr) pour le premier, à Massiac (Cantal) pour les seconds. La dimension nationale des événements est déjà donnée.

Les conséquences :
  • Les medias se sont emparés de l’événement, il y a eu les « pour » et les « contre » dans les deux camps, ville contre campagne et lettrés contre illettrés, il y a eu les «ni pour, ni contre » genre utopistes pensant qu’avec un peu de bonne volonté, chaque partie aurait pu faire un pas vers l’autre ….  Mais tout cela n’est rien à côté des conséquences pour Lussaud qui, sur la base des témoignages recueillis lors de l’enquête de police, s’est scindé en deux partie, Rien de tel pour accélérer la mort annoncée de Lussaud par Pierre Jourde dans son récit.
  • La plainte pour coup et blessure contre Pierre Jourde à la suite du coup de poing assené a été classée sans suite. Le procès a eu lieu en juin 2007 et le verdict est tombé en juillet de la même année : prison avec sursis et amendes pour les villageois assaillants, probablement à cause de la mise en danger de la vie des enfants de Pierre Jourde.
  • Le bannissement de Pierre Jourde, car c’est bien de cela qu’il s’agissait, aura duré  deux ans. Il y retourne en juin 2009 pour participer, comme un clap de fin,  à la dernière montade du troupeau d’un ami à  l’estive.
Dix ans plus tard, « la première pierre »
En croyant rendre hommage au village dont est originaire sa famille, village à la vie duquel il a beaucoup participé à l’occasion de retours réguliers en vacances, Pierre Jourde a déclenché une énorme colère collective, signe d’une blessure profonde. Peu importe qu’elle ait été infligée sans intention de nuire. Alors qu’il a eu soin selon sa propre expression « de brouiller  les pistes », il n’a pas su taire l’essentiel, le nom du lieu, c’est donc collectivement que les habitants de Lussaud se sont sentis humiliés dans la description faite de leur mode de vie dont ils n’ont retenu que l’évocation de la boue, de la merde, de l’alcool, et même de la consanguinité, faisant abstraction de la résistance aux frimas, des heures de travail qu’on ne compte pas ou des blessures faites aux corps et subies sans broncher.

Dans La première pierre , Pierre Jourde revient sur la violence avec laquelle il a été accueilli, il essaie d’en comprendre les rouages, en faisant remonter l’origine à l’histoire de sa propre famille, aux origines illégitimes de son père. Sans doute y a-t-il une part de vérité dans son explication mais tout cela ne serait peut-être jamais ressorti si Pierre Jourde avait pris en compte une donnée toute simple. Ceux de Lussaud y vivent toute l’année. Le travail y est quotidien, ce n’est pas juste un truc sympa, à partager quelques semaines par an, le temps des vacances. En cela, Pierre Jourde n’est pas un des leurs, pire, il les trahit d’année en année en repartant vers la ville, cet ailleurs où les maisons sont confortables, bien chauffées, claires et lumineuses à des lieues des solides maisons aux murs froids, sombres et enfumés de ce plateau cantalien balayé par le vent, couvert de neige une bonne partie de l’année, à 20 mn du premier commerce.
 Il faut un temps où le clan bannissait les éléments indésirables, Faute de pouvoir effacer les mots offensants écrits noir sur blanc, les habitants de Lussaud, pieds et mains liés à leur terre, ont tenté d’effacer ainsi le mode de vie incarné par Pierre Jourde et sa famille arc-en-ciel et recomposée, une famille libre d’aller et venir où bon lui semble, quand bon lui semble.
 Tout cela s’est passé à Lussaud, Cantal en 2003, mais combien y a –t-il de Lussaud en France, en train de tenter de résister à l’inéluctable, la fin prévisible de leur village comme celui des irréductibles Gaulois d’Uderzo et Goscinny mais sans la potion magiquen? Il y a quelque chose d’universel dans cette histoire que les intellectuels, ceux qui savent ( ?), devraient toujours avoir à l’esprit.

Avec La première pierre, comme dans la rupture qui vient mettre fin à certaines histoires d'amour, Pierre Jourde a probablement tenté de refermer la parenthèse ouverte avec Pays perduen ayant appris au passage que les racines sont une matière fragile et délicate qu'il ne suffit pas d'arroser de temps en temps .... 

Quant au Goncourt, ce sera pour une autre fois car La première pierre n'a pas été retenue lors de la 2è sélection pour le Goncourt 2013.

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